En juin 2024, j’ai traversé la méditerranée entre France et Crète à bord d’un ancien IMOCA, pour y rapatrier 1,7 tonnes d’huile d’olive et d’épices. Une expérience inédite. Récit.
Lorsque les portes du train qui m’emmène vers Marseille se ferment, je prends une grande respiration, et me calme enfin. Voilà plus de 10 jours que je trépigne, comme un lion en cage, excité par ma prochaine mission : convoyer un IMOCA de Port-Saint-Louis du Rhône à Héraklion, en Crète, y charger de l’huile d’olive et des épices locales, et les ramener en France. La navigation se fera en double avec Jean-Guilhem, un navigateur chevronné. Une chance pour le navigateur et formateur nautique que je suis !
Je le retrouve à la gare Saint-Charles de Marseille et, la fourgonnette pleine de matériel, nous nous rendons à Port Saint-Louis du Rhône, où se trouve le bateau. Une ville étrange et lunaire, construite pour désengorger l’infrastructure maritime de Marseille. Le plus grand espace naval de la région, des rues perpendiculaires taillées à l’américaine, un port du bout du monde sans passé, accessible par une route longeant les principales raffineries et réserves pétrolières françaises.
L’IMOCA Terre Exotique, du nom de son armateur éponyme, est amarré sur une rive du canal Saint-Louis, un peu en aval du port, du fait de ses 4,5 m de tirant d’eau.

Car ce qui saute aux yeux quand on aperçoit le bateau, c’est sa taille. Plus de 18 mètres de long, un mât de 25 mètres, bien au-delà des voiliers habitables de 40 à 50 pieds sur lesquels je navigue habituellement. En montant à bord, je suis saisi par la taille et la complexité de ce que je vois autour de moi, comme si je changeais de dimension. Chaque voilier de la classe IMOCA est un prototype, une machine qui évolue en permanence, qui nécessite des compétences pointues. Ici, rien de standardisé, tout est spécifique.
Terre Exotique est un « vieux » bateau de 25 ans, un âge avancé par rapport au cycle de vie de cette classe de monocoques. Conçu en 1998 dans un chantier naval à Cherbourg, dans un esprit de simplicité et de robustesse, Terre Exotique dispose d’une quille et d’un mât fixes, sans foils – ces « ailes » latérales qui permettent au bateau de « voler » en s’affranchissant de la force de frottement de la coque sur l’eau.
Dans les années 2000, le bateau participe aux grandes courses océaniques, skippé par des navigateurs britanniques comme Josh Hall, Emma Richards et Steve White. Trois tours du monde et une décennie de course au large plus tard, il va servir en charter quelques années à Cape Town, avant d’être racheté et de courir le Vendée Globe 2016 sous le nom de Face Ocean.
Après cette édition du Vendée Globe, la réglementation évolue, empêchant les voiliers à quille fixe d’y participer. Mais en 2020, le fondateur et dirigeant de l’épicerie fine Terre Exotique, décide de donner à au navire une nouvelle vie. Son objectif ? Décarboner au maximum ses approvisionnements, en transportant ses marchandises à la voile. Le bateau va alors bourlinguer à travers l’Atlantique et la méditerranée, en Crète, au Brésil et en Tunisie, pour y charger et rapatrier des épices.
Pour l’heure, notre mission consiste à emmener Terre Exotique à Héraklion, en Crète, y charger 1,7 tonne d’huile d’olive et d’épices, et les ramener en France. Nous passons l’après-midi à préparer le bateau. Sortir de sa soute des voiles de plus de 100 kilos et de centaines de mètres carrés pour les disposer sur le pont et les gréer est un exercice à part entière, cela donne une idée des dimensions extraordinaires de l’IMOCA. Jusqu’au soir, nous chargeons l’avitaillement, les jerricans d’essence, préparons les logiciels de routage et l’électronique, mille et un détails, j’ai l’impression de redécouvrir la voile…
Fourbus et concentrés, nous passons notre première nuit à bord, dans notre spartiate bannette et espace de vie.

Après une matinée d’ultimes préparatifs, nous appareillons finalement à 11h le jeudi 12 juin. Le vent souffle assez vigoureusement mais dans la bonne direction, la nôtre, et le temps est ensoleillé.
A la sortie du chenal de Port-Saint-Louis du Rhône, dans le Golfe de Fos, nous nous mettons face au vent et nous relayons au pied de mât pour hisser une grand-voile de 170m². Nous évitons quelques cargos stationnés dans le golfe et mettons le cap au 160°, direction la Sardaigne, que nous comptons contourner par le Sud.
Ce qui frappe immédiatement, une fois le bateau lancé, c’est sa vitesse et sa puissance. La mer et le paysage défilent, la côte bleue et la baie de Marseille, les calanques et les abords de Toulon. Porté par ses près de 300 m² de toile répartis entre sa grand-voile et son génois, Terre Exotique file sans effort à 12-15 nœuds, soit 20 à 25 km/h. La sensation de vitesse est exaltante, même si je me sens inopérant à manier cette machine.
Le vent s’adoucit progressivement en fin de journée et nous complétons notre parure d’un gennaker, une grande voile d’avant de 200 m². Terre Exotique passe sa première nuit en mer, traçant majestueusement son sillage sous un ciel étoilé, lacté, dégagé des pollutions lumineuses de la terre. Je savoure ce moment d’une grande beauté et ce sentiment de liberté.
Le lendemain à la mi-journée, nous sommes déjà au large des côtes sardes. Les conditions sont agréables, je commence à prendre mes repères et me familiariser avec le bateau, son cockpit et ses réglages de voiles et bastaques, son vaste pont et manœuvres de pied de mât, ses cinq soutes, et ses équipements – ballasts, pilote, électronique, gestion de l’énergie – que je vais devoir apprendre à utiliser.
Sur ces engins et à cette vitesse, les tensions dans les voiles, le gréement et les écoutes sont telles que les réactions doivent être immédiates et l’attention permanente. Il me faut plusieurs jours pour comprendre et maîtriser les différentes manœuvres et systèmes du bateau, comme les ballasts, ces réservoirs d’eau intégrés dans la coque, que l’on peut remplir ou transvaser d’un bord à l’autre pour gérer son inclinaison.
Pour son deuxième coucher de soleil, Terre Exotique vogue par vent faible et sous moteur, achevant sa descente de la plus grande île de méditerranée, qu’il s’agit de dépasser dans la nuit avant de mettre le clignotant à gauche, vers l’Est. Les prévisions météo nous indiquent que le vent va forcir au niveau du cap sarde, et dans le mauvais sens.
Je suis réveillé vers 1h du matin par un fort coup de vent et des bruits assourdissants. Les vagues et les bouts tapent contre la coque et le pont en carbone, qui font caisse de résonance et donnent l’impression de coups de marteaux. La mer est forte et les vagues, accentuées par la proximité des hauts-fonds du cap sarde, fouettent le bateau. Nous prenons un ris dans la grand-voile et installons la trinquette, une voile d’avant plus petite. Sous voilure réduite, notre esquif poursuit sa route sa route au près, encaissant dans cette mer démontée que je commence à voir au lever du jour. Calé dans le cockpit, je profite de ce moment magique qu’est la tempête, cette expression de force de la nature, qui vous procure un état paradoxal de lâcher-prise, de contemplation et de lucidité.
Le vent et la houle finissent par se calmer en fin de matinée, et accompagnés par un banc de dauphins, nous franchissons dans l’après-midi de dimanche le Cap Spartivento, à l’extrême Sud de la Sardaigne, cap vers le Sud de la Sicile.
La soirée et nuit qui suit, une nébulosité intense s’installe, nous privant des astres et assombrissant le paysage maritime, et nous discernons au loin le halo lumineux des villes côtières africaines, Bizerte et Tunis. Autour de nous, le bal incessant des cargos dans cette zone de convergence de trafic maritime. A travers l’AIS et la VHF, je me berce de ces voix aux différents accents et sonorités lointaines et avec lesquelles je partage ce moment dans ce lieu de passage inhabité.

Dans la journée du lendemain, le Cap Bon, à la pointe de l’Afrique et de la Tunisie, se dégage de la brume, de manière irréaliste et saisissante. J’éprouve alors une expérience sensorielle forte, ressentant physiquement la géographie, les distances entre continents et terres, et ce que le nom de méditerranée veut dire.
Dans cette zone entre l’Afrique, la Sardaigne et la Sicile, sous un ciel chaud, riche et chargé, nous manœuvrons sans cesse, dans un vent capricieux et instable tant en direction qu’en intensité. Dans cette atmosphère que je peux imaginer comme celle du Pot-au-Noir, j’observe les grains, les nuages, adaptant voilure et réglages en permanence, cherchant le compromis acceptable entre l’effort physique déployé pour chaque manœuvre et la meilleure conduite possible du navire. J’éprouve un sentiment de gaieté et d’excitation, celui de commencer à avoir une incidence dans sa conduite.
Nous arrivons en vue de la Sicile dans la nuit de lundi, quatre jours et nuits après notre départ, et je commence à m’amariner, à rentrer dans un autre rythme. Le temps passe différemment, chaque moment semble vécu plus densément. Rien ne semble immuable, les conditions peuvent changer radicalement d’un moment à l’autre, on passe d’un calme de plusieurs heures à une séquence ou manœuvres et tâches s’enchaînent et s’accumulent. Dans cette zone méridionale de la méditerranée, les températures grimpent en flèche, et on suffoque à bord. L’intérieur du bateau est impraticable et le pont brûle les pieds. La gestion de la chaleur devient un enjeu permanent, avec l’économie dans les mouvements, la recherche d’ombre et d’air, et la prise de huit à 10 litres d’eau par jour.
En double, la répartition des quarts et périodes de sommeil se fait naturellement. La nuit est séquencée en deux, avec un changement au milieu de la nuit. En journée, une petite sieste sur le pont, à l’ombre des voiles, vient combler le déficit de sommeil. Nous longeons la côte Sud de la Sicile et empruntons le Détroit de Malte au moteur, dans un vent faible ou inexistant. Les journées alternent entre siestes, bricolage, contrôle et entretien du navire, mais aussi lecture et discussions. Les nuits sont animées par le guidage entre pêcheurs, paquebots, cargos, sous les lumières lointaines de la Sicile et de la voute céleste. Galvanisé et excité par cette expérience et ces moments dont je profite au maximum, naviguant et apprenant le jour, pilotant l’IMOCA en autonomie la nuit, profitant du temps long et des interstices pour lire et échanger avec les amis, j’en oublie de dormir.
Mardi matin, nous dépassons nous dépassons le cap Passero et la Sicile et rentrons en mer Ionienne, cap vers la Grèce et la Crète. Je poursuis mon exploration du bateau dans ses moindres recoins, me familiarisant avec les différents espaces et équipements du bord, tous nécessaires et essentiels.
Terre Exotique est une machine de sobriété et de résilience.
Le bateau comporte cinq soutes, des espaces anciennement cloisonnés, dévolus respectivement au mouillage, au stockage des voiles, à la cabine centrale, aux ballasts et au matériel, et enfin à l’arrière, au pilote et stockage de matériel divers de bricolage.
La soute centrale, ou cabine, est notre espace de vie intérieur et fait office de cuisine, table et centrale de navigation, lits-bannettes, toilettes, compartiment moteur et stockage d’essence, accès aux systèmes électroniques, espace de bricolage et matériel.

Terre Exotique est un écosystème à part entière. Son énergie est produite par 3 sources : le moteur et l’essence, deux panneaux solaires et deux hydro-générateurs. La production d’énergie selon l’ensoleillement, la force du vent et la vitesse, conditionne la bonne conduite du bateau, notamment ses capteurs et son pilote automatique qui barre en permanence, mais aussi la vie de l’équipage, qui consomme l’eau douce extraite de la mer, filtrée et délivrée au compte-goutte par le dessalinisateur. La cuisine, la vaisselle et la toilette sont faites au maximum à l’eau de mer, le rinçage à l’eau douce varie selon les stocks et l’environnement météorologique.
Nous apercevons les îles grecques et la Crète deux jours et demi après avoir quitté la Sicile au terme d’une traversée de la mer Ionienne calme en vent, où le temps s’est dilaté, où la gestion de la chaleur est une épreuve pour le corps. Dans la soirée, le vent se renforce à l’approche du cap crétois, que nous abordons un peu trop Sud. Un vent et une mer contraires, la fatigue de l’impatience qui se fait sentir, une erreur de ma part dans une manœuvre manque de nous emmener au tas. Nous finissons par franchir et dépasser le cap dans la nuit, pour rentrer en mer de Crète. La fatigue se fait sentir et le corps est douloureux, j’ai hâte d’arriver et de pouvoir dormir une nuit entière.

Après une longue fin de nuit et journée à longer la Crète, Terre Exotique rentre dans le port d’Héraklion l’après-midi du vendredi 21 juin, après 8 jours de navigation. Manœuvrer et amarrer en duo un IMOCA dans un port, dans 15 à 20 nœuds de vent, est une expérience intéressante. Deux bonnes heures de manœuvres nous sont nécessaires pour stabiliser et amarrer le bateau dans l’avant-port, au mouillage et cul à quai.

Je pose le pied à terre et me mets à marcher, guidés par mes pas. Rapidement, je me retrouve au milieu de la foule au centre d’Héraklion, et je me laisse submerger par cette sensation de flottement, cette déferlante vibratoire humaine, cette joie de se retrouver au milieu de ses semblables.
A mon retour à bord, j’apprends que les papiers du bateau ont été saisis par les autorités administratives grecques, et je passe le reste de la soirée à l’ordinateur, à me débattre avec les clauses d’assurance et les méandres administratifs liés au statut du bateau et à sa mission de chargement de fret.
Le lendemain matin, après une profonde et à peu près complète nuit de sommeil, nos producteurs crétois arrivent pour charger Terre Exotique de ses précieuses épices. Une chaîne humaine se met en place et nous passons la matinée à charger de main en main, entreposer et matosser dans les soutes les 1700 kilos de d’huile d’olive, thym, origan et romarin.
Une grande joie et un sentiment inédit m’envahit alors. Pour la première fois et alors que je navigue depuis plus de 25 ans, j’ai le sentiment de mettre mes compétences de marin non pas au service d’un loisir, mais de quelque chose de plus grand, d’utile, un sentiment de contribution sociale et environnementale. Pour la première fois, je donne un autre sens à ma navigation.
Jusqu’à présent abstraite, la marchandise transportée devient tout d’un coup palpable, mesurable, incarnée dans l’effort du producteur qui la prépare, de la main qui la charge, du marin qui la rapatrie à bon port.
Nous parvenons finalement à récupérer les papiers de Terre Exotique, et consacrons l’après-midi au nettoyage de nos habits et du bateau, aux courses et ravitaillement, en nourriture mais aussi en essence, portant des bidons d’une station-service située à deux kilomètres jusqu’au bateau. Nous passons le reste de la journée et la soirée avec Nikos, notre producteur d’huile d’olive, qui nous invite à partager un moment de vie crétoise, loin des artères touristiques. Une chambre d’hôtel a été louée pour passer une nuit confortable et en dur, mais je préfère retourner sur le bateau pour y dormir tout mon soûl.
Après une montée au mât pour contrôler le gréement et installer un anémomètre, nous quittons la capitale mondiale de l’huile d’olive dans l’après-midi du dimanche, après 48 heures d’escale et cap vers la maison, chargés de notre précieuse marchandise.
Avec sa cargaison augmentant son poids de 20%, Terre Exotique trace son sillage dans la mer de Crète, cap vers les îles de Kithira et Antikithira, portes d’entrée de la mer Ionienne. Les routages nous indiquent 10 jours de navigation jusqu’à la France, avec un fort coup de vent prévu sur la fin, dans le Golfe du Lion.
Dans les jours qui suivent et dans des conditions clémentes, le temps est rythmé entre phases de récupération de l’équipage – je fais de nombreuses siestes et mange littéralement comme deux personnes-, gestion de la chaleur, lectures, discussions, et bien sûr, conduite du navire. Nous réglons et manœuvrons en permanence dans des vents et conditions variables et changeantes, alternant voiles et moteur, multipliant les virements dans un vent défavorable en direction, veillant sur le trafic maritime, contournant cargos et chalutiers. Je me sens en phase avec le bateau et l’environnement, concentré, attentif.
Après une nuit compliquée à louvoyer entre un cargo à la dérive et des vents défavorables en direction, nous obligeant à rallonger notre route, nous sommes en vue de la Sicile mercredi. Comme à l’aller, nous la contournerons, ainsi que la Sardaigne, par le Sud. Nous allons devoir faire escale pour ravitailler en essence, et après m’être débattu, avec l’aide d’amis italiens, pour connaître les profondeurs des ports et les horaires d’ouverture des stations essence, aléatoires dans le coin, nous décidons de faire escale à Sciassa, dans le Sud-Ouest de la Sicile. En l’absence de vent, nous mouillons à l’entrée du port, et nous rendons à la station essence dans notre petite annexe chargée de jerricans. Nous profitons de cette escale pour nous offrir un petit moment de répit, autour d’un plateau de fruits de mer, dans un restaurant climatisé. Avant de retourner dans notre fournaise à 43°, pour ravitailler en essence et reprendre notre route.
Les prévisions météo des prochains jours se confirment. Un fort coup de vent est prévu à partir de lundi prochain au niveau du Golfe du Lion, entre la France et la Corse. Nous envisageons les différentes options. S’arrêter, pourquoi pas, mais dans quel endroit protégé pour un IMOCA, et pour combien de temps ? Nous décidons de poursuivre notre route et d’aller chercher de l’Ouest, jusqu’au Nord des Baléares, pour prendre la mer et le vent de travers lorsque la tempête arrivera.
Samedi 29 juin, nous franchissons de nouveau le Sud de la mer Tyrrhénienne qui sépare la Sicile de la Sardaigne, dont nous sommes en vue lendemain matin. Les conditions sont belles, nous tirons des bords dans une belle brise et un paysage magnifique pour franchir le Sud Ouest de la Sardaigne, la presqu’île de Sant’Antioco et l’île San Pietro. Dimanche soir, nous avons déjà dépassé l’île italienne, et nous mettons le cap vers Barcelone. Cette soirée est particulière, le ciel pur et dégagé, d’une grande intensité, comme annonciateur de la tempête à venir. Les températures redeviennent acceptables, j’enfile un pull pour la première fois.
Lundi, nous nous trouvons déjà dans la partie orientale de la mer des Baléares, au Nord de ses îles. Pendant la nuit, un vent en provenance du Sahara a recouvert le pont de sable. A bord, la tension est palpable, nous nous préparons « à la guerre », matossons les voiles et le matériel, guettons avec appréhension la bascule de vent et son fraîchissement, qui tarde à venir. Les modèles météo nous indiquent des vents de plus de 60 nœuds, soit 110 km/h, et la mer démontée qui va avec. Environ 200 milles nous séparent des côtes françaises, que nous espérons atteindre le lendemain, d’un seul bord. Le vent tant attendu et redouté bascule par le Nord et se lève progressivement dans l’après-midi, et nous virons de bord une dernière fois, cap vers Toulon.
Nous rentrons dans la tempête et la nuit, nous calfeutrant dans la cabine, porte de descente fermée. Le bateau est livré à lui-même, il faut lâcher prise et lui faire confiance. Dans la bannette, les mouvements sont violents, il faut se cramponner en permanence et s’amortir avec ses pieds et ses jambes. J’écoute le bateau se débattre dans la tempête, enfourner et plonger régulièrement sous l’eau, captivé par ces vibrations qui produisent une fréquence harmonieuse, cette « musique de Dieu » que je n’entends que dans ces moments extrêmes. Je m’évade en me rattachant à ce que j’aime dans la vie et en me disant que dans 24 heures, je serai sur terre, en sécurité, près des miens.
Je finis par m’assoupir un moment, relâchant mes prises, et suis alors immédiatement éjecté de ma couchette, faisant un vol plané à travers la cabine, le même que Sébastien fera lors de son Vendée Globe 2016 et où il s’en sortira avec quelques côtes cassées. Je me palpe et, là, miracle, aucune blessure apparente ou os cassé. Je rampe péniblement jusqu’à ma bannette dans laquelle je m’attache vigoureusement, finissant par grapiller quelques instants de sommeil. Vers 3 heures du matin, dans une mer démontée, il faut aller prendre un troisième ris dans la grand-voile. Jean-Guilhem s’habille, je m’accroche à lui, j’ai du mal à le laisser aller sur le pont. A la manœuvre au pied de mât, le navigateur se fait balayer par une déferlante, ne devant son salut que par son harnais. La mer en furie balaie le pont à l’horizontale, il n’y a plus de gravité, plus de haut et de bas.
« Ça se calme un peu, non ? », ose-je sortir à Jean-Guilhem au petit matin. « 45 nœuds, ça se calme, oui… », mais surtout, les premières lueurs du jour commencent à dissiper cette nuit éprouvante, sans doute une des plus longues de ma vie.
Nous sommes en vue de la côte toulonnaise à la mi-journée du mardi 2 juillet. Le vent a un peu molli, la mer reste encore forte et les vagues tranchantes. Terre Exotique a tenu vaillamment la tempête, sans avoir été ménagé. Il y a une déchirure dans la grand-voile, ainsi que dans la casquette de protection du cockpit, rendant ce dernier difficilement praticable. Nous arrivons en baie de Toulon en début d’après-midi, et Jean-Guilhem monte au mât couper la drisse de trinquette – notre voile d’avant – qui s’est coincée dans sa poulie. Rester concentré jusqu’au dernier moment.
Terre Exotique et sa marchandise accostent dans la Darse Vieille du port de Toulon, juste en face des restaurants. Le vent est faible, les conditions clémentes et ensoleillée, un contraste total avec ce que nous venons de vivre. J’envoie l’aussière arrière du bateau, qui est saisie par un geste précis, puissant, millimétré, celui de Sébastien. Nous franchissons les quelques mètres qui nous sépare d’un restaurant, et devant une salade fraîche, je fais la connaissance du « clan » Destremau, leur incontournable mère, la compagne de Jean-Guilhem. Avec le même entrain et la même implication que son frère, Sébastien me raconte ses épopées nautiques, cette solidarité et passion fraternelle, son projet de construction d’un IMOCA en bois, son engagement dans la décarbonation des courses océaniques et de la filière maritime.
Après 2450 milles nautiques, 22 jours de mer et 48 heures d’escale, je quitte Terre Exotique et son équipage pour rentrer chez moi en Provence, retrouver les miens. La cargaison d’huile d’olive et d’épices sera débarquée un peu plus tard pour finir son voyage jusqu’à Tours par la route. Lorsque les portes du train qui m’emmène à Marseille et La Brillanne se referment, je prends une grande respiration et peux faire retomber la pression. Mission accomplie ! Excité et heureux de ce qu’il m’aura été permis de vivre, je mettrai près d’une semaine à refaire des nuits complètes et reprendre un rythme normal.

